Réforme saoudienne de la famille et de la protection sociale
La réforme saoudienne de la famille et de la protection sociale est l’une des priorités les plus importantes, mais les moins examinées, du pilier 1 de Vision 2030, Une société dynamique. L’approche du Royaume traduit un basculement philosophique fondamental, de la distribution passive d’aides sociales vers l’autonomisation active. Elle se mesure par un indicateur central : la part des bénéficiaires d’aide financière dont le soutien est structuré autour de résultats d’autonomisation est passée d’environ 1 % à la référence initiale à 33,7 %, avec une trajectoire visant une réforme systémique complète.
Il ne s’agit pas d’un ajustement marginal de politique sociale. L’Arabie saoudite restructure la relation fondamentale entre l’État et le citoyen en matière de soutien social, en redéfinissant qui reçoit une aide, sous quelles conditions et dans quel objectif. Les implications touchent la politique budgétaire, les dynamiques du marché du travail, la cohésion sociale et la soutenabilité démographique de long terme du Royaume.
Contexte historique : l’héritage de l’État-providence
L’architecture saoudienne de protection sociale s’est développée pendant plusieurs décennies d’abondance hydrocarbures. Avant Vision 2030, le système reposait sur de larges subventions aux carburants, à l’électricité, à l’eau et aux denrées alimentaires, des transferts financiers directs via le Ministry of Human Resources and Social Development, et un pacte social implicite dans lequel l’État fournissait un soutien matériel étendu en échange de stabilité politique.
Ce modèle, efficace pour distribuer largement la rente pétrolière dans la population, a généré d’importantes fragilités structurelles. Les subventions étaient régressives, bénéficiant de manière disproportionnée aux ménages plus aisés, dont la consommation était plus élevée. Les programmes d’aide financière manquaient de ciblage systématique, avec des critères d’éligibilité ne distinguant pas suffisamment les difficultés temporaires du besoin chronique. Le système créait des schémas de dépendance qui décourageaient la participation au marché du travail, notamment parmi les adultes en âge de travailler et capables d’occuper un emploi.
Le défi de soutenabilité budgétaire était tout aussi pressant. À mesure que le Royaume engageait sa diversification économique, la structure de coûts des subventions universelles et des transferts insuffisamment ciblés devenait incompatible avec les besoins d’investissement de l’agenda de transformation. Réformer la protection sociale n’était pas optionnel ; c’était une condition budgétaire préalable à la mise en œuvre plus large de Vision 2030.
Le cadre d’autonomisation
Le passage de l’assistance à l’autonomisation constitue le cœur stratégique de la réforme saoudienne de la protection sociale. Dans ce modèle, l’aide financière est restructurée autour de quatre principes : ciblage, c’est-à-dire orientation des ressources vers les besoins réels ; conditionnalité, en liant le soutien à des comportements productifs comme la formation, l’éducation ou la recherche d’emploi ; temporalité, en concevant l’aide comme transitoire plutôt que permanente lorsque cela est approprié ; et développement des capacités, par l’investissement dans les compétences permettant l’autosuffisance.
La progression de 1 % à 33,7 % des aides financières orientées vers l’autonomisation mesure le déplacement du système le long de ce spectre. À la référence initiale, presque toute la dépense de protection sociale relevait du transfert inconditionnel, c’est-à-dire d’une distribution monétaire sans lien systématique avec des résultats d’autonomisation. Le chiffre actuel de 33,7 % indique que plus d’un tiers des bénéficiaires d’aide sont désormais inscrits dans des programmes combinant soutien financier et trajectoires actives vers l’indépendance économique.
Cette transition exige une capacité institutionnelle substantielle. Les systèmes de gestion de cas doivent évaluer les situations individuelles, concevoir des packages d’intervention adaptés, suivre les progrès et ajuster les niveaux de soutien en conséquence. Le Ministry of Human Resources and Social Development a investi dans des plateformes numériques, formé des travailleurs sociaux et développé des méthodologies d’évaluation pour opérationnaliser l’approche d’autonomisation à grande échelle.
Citizen’s Account Programme
Le Citizen’s Account Programme (Hisab Al-Muwatin) est le principal mécanisme de livraison de l’architecture réformée de protection sociale. Lancé en décembre 2017 pour accompagner la suppression progressive des subventions à l’énergie et à l’eau, il verse des transferts monétaires directs aux ménages saoudiens éligibles, avec des montants calibrés selon la taille, le revenu et la composition du foyer.
La conception du programme reflète les bonnes pratiques internationales de protection sociale ciblée. L’inscription exige une déclaration complète des revenus, actifs et composition du ménage. Les paiements sont calculés de façon algorithmique selon le besoin estimé, avec des niveaux de soutien plus élevés pour les ménages nombreux, les quintiles de revenus inférieurs et les situations de difficulté spécifique. Des processus réguliers de revérification garantissent le maintien de l’éligibilité et l’adéquation des paiements.
En canalisant la compensation de la réforme des subventions par un mécanisme de transferts ciblés, plutôt qu’en maintenant des subventions universelles, le Royaume a atteint deux objectifs simultanément : des économies budgétaires liées à l’élimination de subventions régressives, et une meilleure équité par l’orientation du soutien vers les ménages les plus touchés par les ajustements de prix. Depuis son lancement, le programme a servi des millions de ménages saoudiens, établissant une relation financière directe entre l’État et les citoyens qui contourne les inefficiences des systèmes de subventions universelles.
Modernisation du filet de sécurité sociale
Au-delà du Citizen’s Account, l’Arabie saoudite a engagé une modernisation complète de son infrastructure plus large de filet de sécurité sociale. Le système d’assurance sociale, administré par la General Organisation for Social Insurance (GOSI), a été réformé afin d’améliorer la couverture, l’adéquation des prestations et l’efficacité administrative. Les ajustements du système de retraite traitent la soutenabilité budgétaire de long terme tout en maintenant les engagements de prestations envers les participants actuels.
Le programme Hafiz, lancé à l’origine en 2011, a été restructuré dans le cadre de Vision 2030 afin de renforcer sa fonction de programme actif du marché du travail plutôt que de simple allocation chômage passive. Les bénéficiaires de Hafiz font face à des exigences de conditionnalité progressivement renforcées, incluant la documentation de la recherche d’emploi, la participation à des programmes de formation et l’acceptation d’offres d’emploi appropriées. Cette évolution reflète la philosophie plus large d’autonomisation : soutien financier temporaire couplé à une réintégration active dans le marché du travail.
Le Charitable Fund, successeur de plusieurs programmes fragmentés d’assistance caritative, consolide et professionnalise le canal caritatif de protection sociale du Royaume. En plaçant des dons auparavant dispersés sous une gouvernance plus systématique, la réforme améliore le ciblage, réduit les doublons et permet une meilleure coordination entre soutien public et soutien caritatif.
Autonomisation économique des femmes
L’agenda de réforme de la protection sociale croise fortement les objectifs d’autonomisation économique des femmes de Vision 2030. Historiquement, les systèmes saoudiens de protection sociale étaient organisés autour d’unités de ménage dirigées par des hommes, l’accès des femmes au soutien étant médié par les tuteurs masculins. Les réformes ont progressivement établi les femmes comme bénéficiaires directes et agentes économiques dans l’architecture de protection sociale.
La participation féminine au marché du travail, passée de 17 % au lancement de Vision 2030 à plus de 33 %, est à la fois un moteur et une conséquence de la réforme de la protection sociale. À mesure que davantage de femmes entrent dans l’emploi, le système doit s’adapter aux ménages à double revenu, aux besoins de garde d’enfants et aux obstacles spécifiques que rencontrent les femmes pour maintenir leur attachement au marché du travail. Les programmes soutenant l’entrepreneuriat féminin, la formation professionnelle et la garde d’enfants sur le lieu de travail s’articulent tous avec le cadre plus large de protection sociale.
Le programme Qurrah de subvention à la garde d’enfants illustre cette intersection. En subventionnant les coûts de crèche pour les mères actives, il répond à un obstacle pratique à l’emploi féminin tout en reconnaissant les responsabilités de soin comme une dimension légitime de la politique de protection sociale.
Transformation numérique des services sociaux
L’infrastructure numérique qui soutient la livraison de la protection sociale a été profondément modernisée. La Unified National Platform des services publics permet aux citoyens d’accéder aux informations de protection sociale, de soumettre des demandes et de suivre le statut des prestations par des canaux numériques. L’intégration entre bases de données publiques, notamment National Information Centre, registre civil, registre commercial et institutions financières, permet une vérification automatisée de l’éligibilité et réduit la charge administrative pour les demandeurs comme pour les gestionnaires de cas.
Les capacités d’analyse de données appliquées aux données de protection sociale permettent un ciblage et une conception de programmes plus sophistiqués. La modélisation prédictive peut identifier les ménages susceptibles de basculer dans la difficulté avant qu’une crise ne survienne, permettant une intervention proactive. L’analyse géographique de l’utilisation des programmes oriente l’allocation des ressources et les décisions de déploiement des services.
La transformation numérique renforce aussi la redevabilité. Les systèmes de paiement automatisés réduisent les risques d’erreur administrative ou de détournement. Les mécanismes de retour des bénéficiaires permettent un suivi en temps réel de la qualité des programmes. La transparence des critères d’éligibilité et des calculs de paiement accroît la confiance du public dans le système réformé.
Dimensions budgétaires
La réforme de la protection sociale a des implications budgétaires substantielles. La suppression des subventions énergétiques a généré à elle seule des économies estimées à plusieurs points de PIB, économies en partie redirigées vers un soutien ciblé via le Citizen’s Account et en partie disponibles pour financer les priorités d’investissement de Vision 2030.
Le passage des subventions universelles aux transferts ciblés représente une allocation plus efficiente des ressources publiques. Les programmes ciblés livrent davantage de soutien par riyal dépensé à ceux qui en ont le plus besoin, tout en réduisant le coût budgétaire agrégé de la protection sociale par rapport à une prestation universelle. Ce gain d’efficacité est matériel dans une économie en diversification, où les recettes publiques sont engagées dans une transition structurelle de la dépendance hydrocarbures vers une base plus large d’impôts et de revenus d’investissement.
L’introduction de la taxe sur la valeur ajoutée en 2018, puis son relèvement à 15 % en 2020, a ajouté une dimension supplémentaire au calcul social. Les taxes de consommation régressives renforcent l’importance des transferts ciblés pour protéger les ménages à faible revenu contre les pressions de coût de la vie. Les calculs de paiement du Citizen’s Account intègrent des estimations de charge fiscale, créant un cadre intégré de politique budgétaire et sociale.
Défis et évaluation prospective
L’approche d’autonomisation de la protection sociale, solide conceptuellement, fait face à des défis de mise en œuvre qui façonneront la trajectoire du Royaume vers ses objectifs. La capacité d’absorption du marché du travail doit s’élargir suffisamment pour accueillir les bénéficiaires passant de la dépendance à l’aide à l’emploi. Les inadéquations de compétences entre capacités des bénéficiaires et opportunités disponibles exigent un investissement soutenu dans la formation et l’éducation.
Les dimensions culturelles restent importantes. Le passage d’un État-providence fondé sur les droits acquis à un soutien conditionné et orienté vers l’autonomisation exige une évolution des attentes du public et des normes sociales. Les stratégies de communication expliquant la logique des réformes et démontrant leurs bénéfices pour les familles individuelles sont aussi importantes que la conception technique des programmes.
La trajectoire cible implique l’expansion continue des aides orientées vers l’autonomisation, jusqu’à couvrir à terme la majorité des bénéficiaires de la protection sociale. Atteindre cette échelle exige un renforcement institutionnel continu, notamment en gestion de cas et en planification individualisée du soutien. L’expérience internationale suggère que la protection sociale orientée vers l’autonomisation coûte plus cher à administrer par bénéficiaire que les transferts inconditionnels, mais produit de meilleurs résultats à long terme grâce à une durée de dépendance réduite et à un développement accru du capital humain.
Pour les observateurs institutionnels, la réforme saoudienne de la protection sociale est l’une des transitions de l’assistance vers l’autonomisation les plus ambitieuses jamais tentées par une grande économie. La progression de 1 % à 33,7 % de l’indicateur d’autonomisation fournit une mesure quantifiable du changement systémique, et l’infrastructure institutionnelle construite pour soutenir cette transition façonnera le contrat social du Royaume pour les décennies à venir.
