Vue d’ensemble
L’investissement saoudien dans la capture, l’utilisation et le stockage du carbone constitue un pari stratégique : les hydrocarbures peuvent rester partie intégrante du système énergétique mondial dans un monde contraint par le carbone, à condition que leurs émissions soient gérées efficacement. Le Royaume poursuit l’un des programmes CCUS les plus ambitieux parmi les pays producteurs d’hydrocarbures, avec un objectif de capture, stockage ou utilisation de 44 millions de tonnes de CO2 par an d’ici 2035. Cette initiative n’est pas motivée par l’altruisme seul ; elle défend l’actif économique central du pays. Si l’Arabie saoudite démontre que pétrole et gaz peuvent être produits, transformés et consommés avec des émissions fortement réduites, elle renforce les perspectives de demande de long terme pour les hydrocarbures et protège la valeur de réserves estimées en milliers de milliards de dollars.
Le programme CCUS croise plusieurs objectifs de la Vision 2030 : il rend possible l’hydrogène bleu d’exportation, soutient le cadre d’économie circulaire du carbone aligné avec la transition énergétique promue par l’Arabie saoudite sur la scène internationale, crée des capacités industrielles et des emplois, et positionne le Royaume comme acteur technologique de la gestion des émissions.
Paysage actuel
Les capacités saoudiennes de CCUS s’appuient sur plusieurs projets opérationnels ou planifiés. Saudi Aramco exploite depuis 2015 une installation de capture du carbone à l’usine gazière de Hawiyah, capturant environ 500 000 tonnes de CO2 par an et les injectant dans le réservoir pétrolier d’Uthmaniyah pour récupération assistée du pétrole. Ce projet, parmi les plus importants du Moyen-Orient, a démontré la faisabilité technique de la capture et du stockage géologique de CO2 à grande échelle dans le Royaume.
Le hub CCS de Jubail représente la phase suivante de montée en échelle. Cette approche de cluster industriel regroupe plusieurs émetteurs de CO2, raffineries, usines pétrochimiques, centrales électriques, autour d’infrastructures partagées de capture, transport et stockage. Le modèle de hub réduit les coûts par tonne en réalisant des économies d’échelle dans le transport par pipeline et le stockage géologique.
Aramco investit aussi dans la capture directe dans l’air via des partenariats avec des entreprises internationales. Bien que cette technologie reste coûteuse par rapport à la capture sur sources concentrées, elle constitue une voie potentielle de long terme vers des émissions négatives, susceptible de renforcer encore le dossier d’une production continue d’hydrocarbures.
Le cadre saoudien d’économie circulaire du carbone, avalisé par le G20 pendant la présidence saoudienne de 2020, fournit l’architecture conceptuelle de la stratégie CCUS. Il classe la gestion du carbone en quatre voies : réduction, réutilisation, recyclage et élimination. Les technologies CCUS couvrent plusieurs de ces voies, en capturant le CO2 pour stockage géologique, récupération assistée, ou conversion en produits chimiques et matériaux de construction.
Acteurs et parties prenantes
Saudi Aramco conduit le développement technique et le déploiement des projets CCUS. Ses centres de recherche et développement ont investi dans les technologies de capture, la caractérisation des stockages et les voies d’utilisation du CO2. Aramco détient de nombreux brevets liés à la gestion du carbone.
Le Ministry of Energy et le Ministry of Environment, Water, and Agriculture supervisent conjointement le cadre de politique publique du CCUS, y compris les autorisations de stockage géologique, les exigences de déclaration des émissions et les engagements climatiques internationaux.
SABIC contribue par son rôle dans l’utilisation du CO2, en convertissant le carbone capturé en produits chimiques tels que méthanol, urée et polycarbonates. Les opérations de SABIC à Jubail utilisent déjà le CO2 comme matière première chimique dans certains procédés.
Le King Abdullah Petroleum Studies and Research Centre (KAPSARC) fournit des analyses économiques et de politique publique sur la gestion du carbone, appuyant les décisions d’investissement CCUS sur une base empirique.
Les partenaires technologiques internationaux, dont Mitsubishi Heavy Industries, Linde, Air Liquide et Carbon Clean, apportent technologies de capture, équipements et services d’ingénierie. L’ampleur des ambitions saoudiennes fait du marché local une opportunité importante pour ces entreprises.
Moteurs de croissance
La protection de la demande d’hydrocarbures. Le moteur existentiel de l’investissement saoudien dans le CCUS est la protection de la demande de long terme pour ses ressources pétrolières et gazières. Si le CCUS peut réduire de façon démontrable les émissions de cycle de vie des hydrocarbures à des niveaux compétitifs avec d’autres sources d’énergie, il affaiblit l’argument d’une sortie rapide des combustibles fossiles et préserve la valeur des réserves du Royaume.
L’hydrogène bleu. L’hydrogène bleu, produit à partir de gaz naturel avec CCS, est un pilier de la stratégie saoudienne d’exportation d’hydrogène. Sans CCUS, il n’y a pas d’hydrogène bleu. L’ampleur des ambitions hydrogène du Royaume tire donc directement l’investissement CCUS.
La récupération assistée du pétrole. L’injection de CO2 pour récupération assistée sert un double objectif : accroître la production de champs matures tout en séquestrant durablement du CO2 sous terre. Cet alignement d’incitations économiques et environnementales fournit un cas d’affaires proche pour l’investissement CCUS.
Les engagements climatiques internationaux. L’objectif saoudien de neutralité nette d’ici 2060 exige des réductions significatives d’émissions dans l’ensemble de l’économie. Le CCUS devrait contribuer une part importante de l’abattement requis, notamment dans les secteurs industriels difficiles à décarboner.
Les mécanismes d’ajustement carbone aux frontières. Le Carbon Border Adjustment Mechanism de l’Union européenne et des politiques similaires en développement ailleurs créent des pénalités financières pour les importations intensives en carbone. Le déploiement du CCUS permet aux exportateurs saoudiens de réduire le carbone incorporé dans leurs produits, maintenant accès aux marchés et compétitivité.
Défis
La réduction des coûts. La capture du carbone reste coûteuse, généralement entre 40 USD et plus de 100 USD par tonne de CO2 selon la concentration de la source, la technologie et l’échelle. Les coûts diminuent, mais atteindre les réductions nécessaires pour rendre le CCUS économiquement viable sans subventions à l’échelle visée par l’Arabie saoudite demeure un défi majeur.
La caractérisation des capacités de stockage. Le stockage géologique du CO2 exige une caractérisation détaillée des formations souterraines afin de garantir le confinement permanent. La géologie saoudienne, réservoirs pétroliers déplétés, aquifères salins profonds et formations basaltiques, offre une capacité théorique substantielle, mais la prouver aux standards requis pour un stockage permanent est un processus pluriannuel et intensif en capital.
Le développement du cadre réglementaire. La réglementation complète du transport, de l’injection, du stockage et de la responsabilité de long terme du CO2 évolue encore en Arabie saoudite. Des cadres clairs sont nécessaires pour attirer l’investissement privé, garantir l’intégrité environnementale et établir des standards de suivi et vérification.
La perception publique et l’examen international. Le CCUS attire les critiques de certains défenseurs de l’environnement, qui y voient un mécanisme prolongeant la durée de vie des combustibles fossiles plutôt qu’une véritable solution climatique. Ce risque de perception peut affecter la licence sociale des projets et la crédibilité internationale des engagements climatiques saoudiens.
Le risque de montée en échelle. Passer de volumes actuels inférieurs à un million de tonnes par an à l’objectif de 44 millions de tonnes en 2035 représente une multiplication d’environ quarante fois. Une montée en échelle de cette ampleur comporte des risques d’exécution importants : ingénierie, chaînes d’approvisionnement et développement de la main-d’œuvre.
Implications d’investissement
L’investissement CCUS en Arabie saoudite crée des opportunités dans une large chaîne de valeur technologique et de services. Les entreprises fournissant équipements de capture, solvants, membranes, systèmes de compression et technologies de suivi sont positionnées pour bénéficier des objectifs de déploiement du Royaume.
Les sociétés d’ingénierie, procurement et construction disposant d’une expertise CCUS devraient voir la demande croître à mesure que le pipeline passe des pilotes à l’échelle commerciale. Le modèle de hub à Jubail implique de grands projets d’infrastructure, pipelines partagés, stations de compression et installations d’injection, générant d’importantes opportunités de contrats EPC.
Pour les sociétés de services pétroliers, l’injection de CO2 pour récupération assistée devient une ligne d’activité croissante. Le double bénéfice, hausse de la production et séquestration du carbone, crée un cas économique solide soutenant l’investissement.
Les investisseurs doivent aussi suivre le développement des marchés de crédits carbone et de compensation en Arabie saoudite. Si le Royaume établit un mécanisme domestique de tarification ou d’échange du carbone, les projets CCUS pourraient générer des crédits monétisables améliorant leur économie.
Le lien entre CCUS et hydrogène bleu signifie que les développements du marché de l’hydrogène influencent directement le dossier d’investissement du CCUS. Les investisseurs dans l’un ou l’autre espace doivent les analyser ensemble comme composantes interconnectées d’une stratégie hydrocarbures bas carbone.
Perspectives
Le programme CCUS saoudien se situe à l’intersection de la politique climatique, de l’économie de l’énergie et de la stratégie industrielle. Le Royaume parie que la gestion technologique du carbone peut préserver le rôle des hydrocarbures dans le système énergétique mondial tout en répondant à des objectifs d’émissions plus stricts.
Les cinq prochaines années seront critiques pour démontrer si le CCUS peut être déployé à l’échelle et au coût nécessaires pour remplir cette ambition. Le développement du hub de Jubail, la montée en puissance de l’hydrogène bleu et l’expansion de la récupération assistée au CO2 fourniront des preuves tangibles de la viabilité du programme.
Si l’Arabie saoudite démontre un CCUS à grande échelle et compétitif, les implications dépasseront largement le Royaume. Elle validerait une voie permettant l’usage continu des hydrocarbures dans un monde visant la neutralité nette et positionnerait l’Arabie saoudite comme fournisseur mondial de technologies et services CCUS. Si le programme manque ses cibles, en raison de dépassements de coûts, difficultés techniques ou capacités de stockage insuffisantes, l’argument en faveur d’une transition accélérée hors hydrocarbures s’en trouvera renforcé, au détriment de la valeur de long terme des réserves saoudiennes.
Les enjeux sont difficiles à exagérer, et l’issue influencera fortement la trajectoire de l’économie saoudienne comme celle de la transition énergétique mondiale.
