Engagements climatiques saoudiens : analyse net zéro de Vision 2030
Les engagements climatiques saoudiens dans le cadre de Vision 2030 s’articulent autour d’une promesse de neutralité carbone en 2060, de la Saudi Green Initiative et d’une trajectoire contestée pour le plus grand exportateur mondial de pétrole. Pour un pays dont l’économie, la position budgétaire et l’influence géopolitique reposent sur l’extraction et la vente d’hydrocarbures, cette promesse peut être lue soit comme un moment décisif de politique climatique, soit comme un exercice sophistiqué de greenwashing. L’évaluation honnête, comme souvent avec l’Arabie saoudite, se situe entre ces deux extrêmes.
Comprendre le positionnement climatique saoudien suppose de distinguer les initiatives environnementales réelles du signalement stratégique, puis d’évaluer si les actes du Royaume correspondent à ses annonces.
Le cadre climatique saoudien
L’architecture climatique saoudienne comprend plusieurs éléments imbriqués :
Net zéro 2060. L’engagement phare d’atteindre la neutralité nette des émissions en 2060, soit dix ans après les objectifs 2050 adoptés par la plupart des pays développés et des grandes économies émergentes. La date de 2060 reconnaît implicitement le calendrier plus long dont l’Arabie saoudite estime avoir besoin pour restructurer une économie plus dépendante du pétrole que toute autre grande nation.
La Saudi Green Initiative (SGI). Lancée en 2021, la SGI regroupe des objectifs environnementaux domestiques : planter 10 milliards d’arbres, protéger 30 % des zones terrestres et maritimes saoudiennes, réduire les émissions de 278 millions de tonnes par an d’ici 2030 et produire 50 % de l’électricité à partir de sources renouvelables d’ici 2030.
La Middle East Green Initiative (MGI). Complément régional de la SGI, elle vise à coordonner l’action environnementale à l’échelle du Moyen-Orient.
L’économie circulaire du carbone (CCE). Cadre privilégié par l’Arabie saoudite pour l’action climatique, il met l’accent sur quatre R : Reduce, Reuse, Recycle et Remove, c’est-à-dire réduire, réutiliser, recycler et éliminer le carbone, en incluant explicitement le captage et l’utilisation du carbone comme voie complémentaire à la réduction des émissions. Le cadre CCE permet de maintenir la production de combustibles fossiles tout en ajoutant une couche de gestion du carbone.
La contribution déterminée au niveau national (NDC). Dans le cadre de l’Accord de Paris, la NDC saoudienne engage le Royaume à réduire ses émissions de 278 millions de tonnes équivalent CO2 par an d’ici 2030.
Ce qui est effectivement engagé
Plusieurs initiatives tangibles soutiennent les engagements climatiques de l’Arabie saoudite :
Déploiement des énergies renouvelables. L’Arabie saoudite a réalisé de réels progrès dans le solaire, avec plusieurs projets de grande échelle en service ou en construction. L’objectif de 50 % d’électricité renouvelable d’ici 2030 est ambitieux et exige une accélération continue, mais les achats de projets, notamment via les partenariats d’ACWA Power, sont actifs. Les conditions économiques du solaire en Arabie saoudite sont parmi les plus favorables au monde compte tenu de l’intensité du rayonnement.
Efficacité énergétique. Le Saudi Energy Efficiency Centre a mis en place des normes d’efficacité pour les bâtiments, les véhicules et les procédés industriels. La consommation domestique d’énergie par habitant, historiquement parmi les plus élevées au monde en raison des prix subventionnés et des besoins extrêmes de climatisation, a modestement diminué.
Réforme des prix domestiques de l’énergie. L’augmentation des prix intérieurs des carburants et de l’électricité réduit la consommation gaspillée et améliore l’économie relative des alternatives renouvelables. Cette réforme, motivée d’abord par les finances publiques, a néanmoins des effets significatifs sur les émissions.
Réduction du méthane. Aramco s’est engagée à réduire ses émissions de méthane amont et publie une intensité méthane relativement faible par rapport aux moyennes mondiales du secteur. Compte tenu du fort pouvoir réchauffant du méthane, ces réductions sont substantielles.
Investissement CCUS. L’Arabie saoudite, principalement via Aramco, investit dans le captage, l’utilisation et le stockage du carbone. L’usine Hawiyah NGL Recovery Plant capture du CO2 pour l’injecter dans des réservoirs. Aramco a annoncé un objectif de captage annuel de 44 millions de tonnes de CO2 d’ici 2035.
Hydrogène vert. Le projet d’hydrogène vert de NEOM, coentreprise avec ACWA Power et Air Products, est conçu pour produire de l’hydrogène vert et de l’ammoniac vert destinés à l’exportation, avec l’ambition potentielle de faire de l’Arabie saoudite un grand fournisseur d’hydrogène vert.
Les écarts de crédibilité
Face à ces initiatives réelles, plusieurs défis de crédibilité méritent examen :
Expansion continue de la production. L’Arabie saoudite a maintenu une capacité maximale durable de production de 12,2 millions de barils par jour et a, à plusieurs reprises, évoqué une nouvelle expansion de capacité. Un pays qui augmente sa production pétrolière tout en promettant le net zéro fait face à un problème intrinsèque de crédibilité, même si l’engagement net zéro couvre techniquement les émissions domestiques et non celles générées par la combustion du pétrole saoudien exporté.
Exclusion des émissions de scope 3. Les engagements climatiques saoudiens se concentrent sur les émissions domestiques, scopes 1 et 2. Ils ne traitent pas les émissions de scope 3, c’est-à-dire le carbone libéré lorsque le pétrole saoudien est brûlé par les consommateurs mondiaux. Les émissions de scope 3 des exportations pétrolières saoudiennes sont estimées entre 1,5 et 2 milliards de tonnes de CO2 par an, écrasant les émissions domestiques saoudiennes d’environ 600 à 700 millions de tonnes. Tout engagement climatique qui exclut les émissions du produit définissant l’économie saoudienne est, au mieux, incomplet.
Faisabilité de la plantation d’arbres. L’objectif de planter 10 milliards d’arbres en Arabie saoudite, pays désertique à environ 95 %, a été contesté par des scientifiques de l’environnement. Une reforestation de grande échelle dans des milieux arides exige d’immenses ressources en eau, dans un pays déjà sous stress hydrique, une maintenance continue et des choix d’espèces complexes. L’objectif peut relever davantage de l’aspiration politique que d’une base scientifique robuste.
Rythme du déploiement renouvelable. Même si les projets solaires avancent, le rythme de déploiement des renouvelables a été plus lent que ne le suggéraient les annonces initiales. Atteindre 50 % d’électricité renouvelable d’ici 2030 exige une accélération spectaculaire par rapport aux niveaux actuels. Les progrès intermédiaires indiquent que cet objectif pourrait être manqué.
Positionnement climatique dans l’OPEP. L’Arabie saoudite a régulièrement utilisé ses positions de négociation à l’OPEP et dans les COP pour résister aux formulations appelant à une sortie ou à une réduction des combustibles fossiles, cohérente avec sa posture plus large de diplomatie de l’arme pétrolière. À la COP28, organisée aux Émirats arabes unis, la position de négociation saoudienne a été largement rapportée comme hostile à un langage fort sur les combustibles fossiles. Ce positionnement diplomatique est en tension avec les promesses domestiques de net zéro.
L’économie circulaire du carbone : innovation ou évitement ?
Le cadre saoudien de l’économie circulaire du carbone mérite une évaluation spécifique, parce qu’il constitue la contribution intellectuelle du Royaume au débat climatique mondial :
L’argument en faveur de la CCE. Ses partisans soutiennent qu’une stratégie climatique réaliste doit inclure la gestion du carbone aux côtés de la réduction des émissions. Des technologies comme le CCUS, le captage direct dans l’air et l’utilisation du carbone sont des compléments nécessaires aux renouvelables, partie intégrante de la stratégie de diversification plus large d’Aramco, en particulier dans les secteurs difficiles à décarboner comme l’industrie lourde, l’aviation et le transport maritime. L’investissement saoudien dans ces technologies pourrait avoir une valeur mondiale.
L’argument contre la CCE. Les critiques estiment que le cadre CCE légitime la poursuite de la production fossile en suggérant que le carbone peut être “géré” plutôt que réduit à la source. L’accent mis sur le recyclage et l’élimination offre une couverture intellectuelle au maintien de la production pétrolière tout en reportant le travail plus difficile d’une véritable transition énergétique. Aux taux actuels de déploiement du CCUS, la technologie capte moins de 1 % des émissions mondiales, très loin du niveau nécessaire pour compenser une poursuite de l’usage des combustibles fossiles.
La réalité. Le cadre CCE reflète un intérêt stratégique saoudien authentique : maintenir la pertinence des combustibles fossiles tout en investissant dans des technologies qui réduisent leur impact climatique. Ce n’est pas purement cynique ; le CCUS et l’hydrogène pourraient effectivement être des éléments nécessaires d’une trajectoire mondiale net zéro. Mais ce n’est pas purement altruiste non plus ; le cadre sert l’intérêt économique de l’Arabie saoudite en prolongeant la demande de pétrole.
Comparaison avec d’autres producteurs de pétrole
Le positionnement climatique saoudien peut être comparé à celui d’autres grands producteurs de pétrole :
La Norvège maintient des objectifs climatiques domestiques agressifs tout en poursuivant une production pétrolière substantielle. Elle justifie cette tension par l’argument selon lequel le pétrole norvégien serait moins carboné que les alternatives et que les revenus de production financent la transition climatique. La tension logique est similaire à celle de l’Arabie saoudite.
Les Émirats arabes unis ont accueilli la COP28 et pris d’importants engagements climatiques, notamment un fonds de financement climatique de 30 milliards de dollars. Les Émirats ont beaucoup investi dans les renouvelables, via Masdar, tout en conservant des ambitions de croissance de la production pétrolière. Leur approche est le pair le plus proche de la double stratégie saoudienne.
Les États-Unis et le Canada sont de grands producteurs dotés d’engagements affichés de net zéro, confrontés à leurs propres problèmes de crédibilité autour de la poursuite de la production et de l’exportation d’hydrocarbures.
Le schéma est constant : tous les grands producteurs pétroliers promettent une action climatique tout en maintenant ou en augmentant leur production. L’Arabie saoudite n’est pas unique dans cette tension, mais elle en est le cas le plus extrême compte tenu de l’échelle de sa production et de la profondeur de sa dépendance économique.
Évaluation : quelle note mérite l’effort climatique saoudien ?
Sur un spectre allant du leadership authentique au greenwashing pur, le positionnement climatique saoudien se situe au milieu :
Éléments réels : les investissements renouvelables, les gains d’efficacité énergétique, la réforme des prix domestiques, le développement de l’hydrogène et l’investissement dans le CCUS représentent des engagements concrets avec du capital réel.
Éléments de greenwashing : la promesse net zéro 2060 sans trajectoire crédible pour l’atteindre, l’objectif de plantation d’arbres qui pousse les limites de la plausibilité scientifique et le positionnement OPEP résistant à toute formulation sur la sortie des combustibles fossiles relèvent davantage de la communication stratégique que d’un engagement climatique sans ambiguïté.
La contradiction fondamentale : l’économie saoudienne dépend du fait que le monde brûle du pétrole. L’engagement climatique saoudien suppose que le monde cesse de brûler du pétrole. Aucun cadre, aussi sophistiqué soit-il, ne peut résoudre entièrement cette contradiction. La lecture la plus honnête est que l’Arabie saoudite se positionne pour un monde qui continuera d’utiliser du pétrole pendant des décennies tout en développant progressivement l’infrastructure d’un système énergétique post-pétrole.
Ce positionnement n’est pas irrationnel. Si la transition énergétique mondiale progresse graduellement, comme le projettent la plupart des scénarios, l’approche saoudienne, maintenir la production pétrolière tout en développant des alternatives, pourrait se révéler pragmatiquement solide. Si la transition accélère fortement, elle apparaîtra insuffisante.
Conclusion
Les engagements climatiques saoudiens contiennent des éléments réels qui méritent reconnaissance et des éléments stratégiques qui exigent examen. Le Royaume investit du capital concret dans les renouvelables, l’hydrogène et la gestion du carbone. Il maintient aussi une capacité maximale de production pétrolière et résiste à la pression internationale en faveur d’une sortie des combustibles fossiles.
La promesse de net zéro en 2060 doit être comprise non comme un engagement ferme, mais comme un signal directionnel : l’indication que l’Arabie saoudite reconnaît la transition énergétique et commence à s’y préparer, tout en conservant de la flexibilité sur le rythme et le chemin. Que cela devienne le premier chapitre d’une véritable stratégie climatique ou une manoeuvre d’attente retardant une transition significative se décidera par les actes de la prochaine décennie, non par les annonces déjà faites.
Cette analyse reflète les données publiquement disponibles jusqu’en février 2026 et constitue l’opinion analytique indépendante de The Vanderbilt Portfolio. Elle ne constitue pas un conseil en investissement.
