Oxagon NEOM ne se comprend plus comme une ville flottante. Le projet physique sur la mer Rouge est un cluster industriel terrestre : travaux portuaires, usine d’hydrogène vert et campus de centres de données planifié, tandis que la plateforme octogonale offshore qui définissait la marque d’origine n’a été ni commandée ni construite. Les rendus de NEOM promettaient un avenir industriel zéro carbone posé sur l’eau ; le bilan de livraison montre plutôt des infrastructures utiles sur terre.
Au premier trimestre 2026, aucune activité d’achat n’a été relevée pour la plateforme flottante. Aucun contrat n’a été attribué pour des composants flottants. Aucune ingénierie maritime n’a été commandée. Aucune structure flottante, de quelque nature que ce soit, n’a été construite, testée ou prototypée sur le site d’Oxagon. La ville flottante qui constituait le concept fondateur d’Oxagon, l’élément qui la distinguait de toute autre zone industrielle sur n’importe quel littoral mondial, a été retirée discrètement du programme de court terme sans annonce. Elle a été « repoussée au début des années 2030 », sans date confirmée de démarrage des travaux.
Ce qui existe à Oxagon est terrestre. Un port, achevé à 68 %, avec plus de quatre kilomètres de mur de quai et sept postes à quai à des profondeurs de 10,5 à 18,5 mètres, livré par BESIX. Boskalis a achevé le dragage de l’extension portuaire en mars 2026. Le terminal à conteneurs, dont le lancement est prévu en 2026, doit intégrer les premières grues Ship-to-Shore entièrement automatisées d’Arabie saoudite : ZPMC fournit 10 grues portiques STS, 30 grues portiques électriques sur pneus et 6 grues portiques automatisées sur rails. Le terminal s’étend sur 900 mètres, avec un bassin maritime profond de 18,5 mètres. Un deuxième terminal est conçu pour atteindre jusqu’à 10 millions d’EVP (TEU) par an. Les contrats de construction attribués spécifiquement à Oxagon atteignent 9,3 milliards de dollars, ce qui en fait le plus grand bénéficiaire des dépenses contractuelles de NEOM après The Line. Les opérations conteneurs complètes, à une capacité annuelle de 1,5 million d’EVP, sont programmées pour 2026. L’usine NEOM Green Hydrogen, coentreprise de 8,4 milliards de dollars entre NEOM, Air Products et ACWA Power, est achevée à 80-90 % dans la zone d’Oxagon. Et en février 2026, NEOM a annoncé un partenariat de 5 milliards de dollars avec DataVolt pour un campus de centres de données d’IA à Oxagon.
Le port fonctionne. L’usine d’hydrogène fonctionne. Le centre de données est en construction. Aucune de ces composantes n’exige une plateforme flottante. Aucune n’exige une structure octogonale. Aucune n’exige le concept qui a donné à Oxagon son nom et sa place dans le débat architectural. La ville flottante a été remplacée par un port, une usine chimique et un campus de serveurs : des infrastructures utiles qui auraient pu être construites sur n’importe quelle portion du littoral de la mer Rouge sans le préfixe « flottant » ni la marque « Oxagon ».
La question d’ingénierie
Le concept d’une grande plateforme industrielle flottante n’est pas impossible en soi. Des structures flottantes existent à plusieurs échelles : fermes solaires flottantes à Singapour et en Chine, terminaux méthaniers flottants, plateformes pétrolières semi-submersibles et projets expérimentaux d’architecture flottante. La technologie des structures flottantes est comprise dans son principe et démontrée à des dimensions allant jusqu’à plusieurs centaines de mètres.
Ce qui n’a pas été démontré, c’est une structure flottante à l’échelle proposée par Oxagon. La plateforme octogonale aurait dû porter des installations manufacturières, des opérations logistiques, des laboratoires de recherche et peut-être des logements, tout en conservant son intégrité structurelle dans les conditions de marée, de courants et de météo de la mer Rouge. Les défis d’ingénierie incluent l’amarrage d’une structure de cette échelle dans des eaux assez profondes pour son tirant d’eau ; l’alimentation en services publics, électricité, eau et gestion des déchets, d’une plateforme flottante déconnectée des infrastructures terrestres ; la résilience sismique et aux tempêtes ; et la gestion de l’impact environnemental d’une immense structure industrielle flottante sur les écosystèmes marins.
Ces défis ne sont pas insurmontables. Ils sont toutefois extraordinairement coûteux à résoudre, et leur coût augmente avec la taille de la plateforme selon une relation non linéaire : chaque doublement de surface fait plus que doubler le coût d’ingénierie. À l’échelle proposée par Oxagon, la plateforme flottante aurait été le projet d’ingénierie maritime le plus complexe jamais tenté, dépassant de plusieurs ordres de grandeur le coût et la complexité de toute plateforme pétrolière offshore, de tout terminal méthanier flottant et de toute structure flottante existante.
La décision de ne pas commander de composants flottants était, en termes d’ingénierie, la bonne décision : la technologie n’existe pas à l’échelle requise, le coût de son développement aurait absorbé une fraction significative du budget restant de NEOM, et les besoins fonctionnels du site, opérations portuaires, production d’hydrogène et traitement de données, sont mieux servis par une construction terrestre. La décision était correcte. L’annonce qui l’a précédée, celle qui a créé la marque, attiré le cabinet d’architecture et généré la couverture médiatique, était aspirationnelle dans un sens que la profession d’ingénieur qualifierait de fictionnel.
Le design de BIG
Le design de Bjarke Ingels Group pour Oxagon a été largement publié dans la presse architecturale. Les rendus montraient une vaste forme octogonale sur l’eau, composée d’unités modulaires organisées en motifs géométriques, reliées par des passerelles et des liaisons de transport, au milieu d’un océan propre. Le design était beau, géométriquement précis et, au regard de ce qui a effectivement été construit, relevait d’une imagination architecturale affranchie des contraintes d’achat, de budget et de réalité maritime.
La participation de BIG à Oxagon n’a pas été publiquement réexaminée depuis le report de la plateforme flottante. Le cabinet continue de figurer parmi les partenaires architecturaux de NEOM. Il n’a pas été précisé si le contrat de BIG couvre uniquement le concept de plateforme flottante ou s’étend au développement terrestre effectivement en construction. Le cabinet n’a pas commenté publiquement le report.
La presse architecturale a publié les rendus d’Oxagon de BIG en parallèle d’analyses sur les qualités formelles du design, sa logique modulaire et sa capacité supposée à redéfinir l’architecture industrielle. Ces rendus ont circulé dans les mêmes publications qui, quelques mois plus tard, publieraient l’enquête de Dezeen sur la complicité des cabinets d’architecture dans les conditions de droits humains à NEOM. Les deux récits, la belle ville flottante et les abus documentés subis par la main-d’œuvre qui la construit, coexistent dans le même écosystème médiatique, dans les mêmes titres, parfois dans le même numéro. La contradiction appartient à la profession, pas aux publications.
Le pivot
Les contrats attribués à Oxagon en 2025 et 2026 décrivent un site qui a pivoté du spectacle architectural vers l’utilité industrielle.
Le partenariat DataVolt de 5 milliards de dollars, annoncé en février 2026, porte sur un campus hyperscale de centres de données d’IA : une installation de 1,5 GW utilisant l’eau de mer de la mer Rouge pour le refroidissement, conçue pour des opérations à zéro émission nette. Le partenariat représente le plus grand nouvel investissement ponctuel à NEOM depuis la suspension de la construction de la ville linéaire. C’est un engagement significatif. C’est aussi un centre de données : la forme la plus générique d’infrastructure industrielle disponible, construite sur terre, utilisant une technologie éprouvée, avec un modèle de revenus fondé sur la demande de cloud computing plutôt que sur le tourisme de ville flottante.
Hexagon, l’entreprise géospatiale suédo-américaine, a obtenu un contrat de 2,7 milliards de dollars pour l’infrastructure de données de ville intelligente. Le contrat couvre les capteurs, la connectivité et les systèmes de gestion des données : l’infrastructure numérique requise par toute zone industrielle moderne.
Le pivot va du spectacle vers la substance. Le centre de données et l’infrastructure géospatiale ont des clients, sociétés de cloud computing, charges de travail d’IA et utilisateurs de données industrielles, qui existent déjà et dont la demande ne dépend pas du fait que NEOM devienne une ville. La plateforme flottante n’avait pas de clients, car les clients étaient censés être créés par la ville que la plateforme devait servir. Cette dépendance circulaire, la même qui a condamné The Line, Trojena et le Mukaab, était présente à Oxagon dès l’origine. Le pivot résout la dépendance en retirant le spectacle et en conservant la substance.
L’usine d’hydrogène
L’usine NEOM Green Hydrogen est le joyau d’Oxagon et la démonstration la plus claire que les composantes utiles de NEOM n’ont jamais dépendu du concept de ville flottante.
La coentreprise de 8,4 milliards de dollars, financée par 6,1 milliards de dollars de dette sans recours fournis par 23 banques internationales, est en bonne voie pour produire quatre gigawatts d’électricité solaire et éolienne et jusqu’à 600 tonnes d’hydrogène vert par jour. Les exportations d’ammoniac vert devraient commencer en 2027. Le projet est la plus grande installation d’hydrogène vert au monde et représente la composante technologiquement et commercialement la plus significative de tout le programme NEOM.
L’usine d’hydrogène ne flotte pas. Elle n’exige pas de plateforme flottante. Elle n’exige pas de géométrie octogonale. Elle exige du soleil, abondant à Tabuk ; du vent, fiable sur la côte de la mer Rouge ; de l’eau, disponible depuis la mer pour l’électrolyse ; et un port, celui en construction à Oxagon. Chaque intrant est terrestre. Chaque sortie sert un marché mondial, ammoniac vert pour carburant maritime, intrants industriels et stockage d’énergie, qui fonctionne indépendamment du fait que NEOM soit une ville, un port ou un tronçon vide de littoral.
Le succès de l’usine, examiné en détail dans NEOM Hydrogen Works, est à la fois la plus grande réussite de NEOM et sa critique la plus sévère. La composante la plus précieuse du programme est celle qui est la moins liée à sa vision fondatrice. La ville flottante, la ville linéaire, la station de montagne et le cube géant étaient censés justifier l’enveloppe de 500 milliards de dollars de NEOM. L’usine d’hydrogène justifie sa propre enveloppe de 8,4 milliards de dollars sans se référer à aucun d’eux. NEOM avait besoin de l’usine d’hydrogène. L’usine d’hydrogène n’avait pas besoin de NEOM.
Ce qu’Oxagon enseigne
La trajectoire d’Oxagon, de l’octogone industriel flottant au port terrestre assorti d’un centre de données, est l’illustration la plus nette du principe qui gouverne l’ensemble du portefeuille de mégaprojets : l’utile survit ; le spectaculaire non.
Le port est achevé parce que les ports ont des revenus. L’usine d’hydrogène est achevée parce que l’hydrogène a des acheteurs. Le centre de données est construit parce que le calcul informatique a une demande. La plateforme flottante a été reportée parce que les plateformes flottantes n’ont ni revenus, ni acheteurs, ni demande : elles ont des rendus, une couverture de presse et l’admiration d’une profession architecturale qui évalue les propositions sur leurs qualités formelles plutôt que sur leur faisabilité d’ingénierie.
La marque octogonale, le nom « Oxagon » lui-même, provenait du concept flottant. Le concept flottant étant reporté indéfiniment, la marque décrit une forme qui n’a pas de référent physique sur le site. Le port n’est pas octogonal. L’usine d’hydrogène n’est pas octogonale. Le campus de centres de données n’est pas octogonal. Le site est une portion du littoral de la mer Rouge où des infrastructures industrielles sont en construction. Il est utile, fonctionnel et économiquement rationnel. Il n’est pas flottant, pas octogonal, et n’est pas l’avenir promis par les rendus architecturaux.
Le rendu était beau. La réalité est un port. Et le port a plus de valeur que le rendu n’en a jamais eue.
Cette analyse s’appuie sur les spécifications et supports promotionnels d’Oxagon publiés par NEOM ; la documentation de design publiée par BIG ; les rapports de construction portuaire de BESIX ; l’annonce du partenariat NEOM-DataVolt de février 2026 ; le contrat de ville intelligente d’Hexagon ; les communications d’ACWA Power et d’Air Products sur l’usine Green Hydrogen ; les reportages de Newsweek, House of Saud, Computer Weekly et ESG Today ; la littérature d’ingénierie maritime sur la faisabilité des structures flottantes ; et les mises à jour trimestrielles du programme NEOM. Vision2030.AI est éditorialement indépendant et n’est affilié ni à NEOM, ni au PIF, ni à aucune entité officielle de Vision 2030.
