Analyse KPI de la réalité du secteur privé saoudien
Cette analyse KPI de la réalité du secteur privé saoudien teste si la croissance du secteur privé portée par Vision 2030 devient auto-entretenue ou demeure dépendante des dépenses de l’État et du PIF. L’objectif structurel le plus ambitieux du programme consiste à porter la contribution du secteur privé au PIB d’environ 40 % à 65 %. C’est cette cible qui déterminera si l’Arabie saoudite construit une économie diversifiée ou si elle reste, sous des changements visibles, une économie d’État financée par le pétrole avec des caractéristiques de secteur privé.
Les chiffres agrégés indiquent des progrès. Le PIB du secteur privé a fortement augmenté depuis 2016. Les créations d’entreprises atteignent des niveaux record. Les programmes d’entrepreneuriat se multiplient. Des groupes internationaux établissent des opérations saoudiennes. Selon les indicateurs habituels de vitalité du secteur privé, la trajectoire est positive.
Mais une analyse plus rigoureuse fait apparaître une dépendance préoccupante : une grande partie de ce qui est comptabilisé comme activité de “secteur privé” en Arabie saoudite est financée directement ou indirectement par la dépense publique. L’entrepreneur qui construit un mégaprojet appartient au secteur privé. Le cabinet de conseil qui accompagne un ministère relève du secteur privé. Le restaurant qui sert les ouvriers d’un chantier relève du secteur privé. Mais tous dépendent, en dernière instance, du flux de revenus pétroliers publics injecté dans l’économie.
Définir le problème
La distinction entre diversification authentique du secteur privé et activité privée dépendante de l’État est essentielle, mais analytiquement difficile.
La diversification authentique du secteur privé repose sur des entreprises qui servent une demande privée, financée par des revenus privés, et qui produisent des biens ou services en concurrence sur des marchés ouverts. Une plateforme d’e-commerce destinée aux consommateurs saoudiens, une entreprise technologique exportant des logiciels ou un industriel vendant à l’international relèvent de cette catégorie.
L’activité privée dépendante de l’État concerne les entreprises dont les revenus proviennent principalement de contrats publics, de la participation aux mégaprojets ou d’une demande créée par les dépenses de l’État. Ces entreprises sont juridiquement privées, mais économiquement dépendantes de la dépense publique.
La croissance du PIB non pétrolier saoudien inclut les deux catégories. Les démêler est indispensable pour évaluer la diversification réelle.
Le mécanisme de transmission de la dépense publique
La dépense publique se diffuse dans l’économie saoudienne par plusieurs canaux.
Achats directs. Les ministères, agences et entités publiques achètent des biens et services à des fournisseurs privés. Défense, santé, éducation et infrastructures créent des revenus pour les contractants privés.
Chaînes d’approvisionnement des mégaprojets. Les mégaprojets financés par le PIF génèrent une demande de construction, d’ingénierie, de conseil, de logistique, de restauration collective et de services de support, fournis par des entreprises nominalement privées.
Salaires du secteur public. Les fonctionnaires dépensent leurs salaires dans le logement, le commerce de détail, la restauration et les services. Cette consommation soutient les entreprises privées, mais elle est financée par la masse salariale publique.
Transferts sociaux. Citizen’s Account et d’autres programmes de transferts sociaux placent de l’argent entre les mains des ménages, qui le dépensent ensuite en biens et services privés.
Expansion du crédit. Les garanties publiques et la liquidité du secteur bancaire, soutenue par des dépôts issus des revenus pétroliers, permettent l’expansion du crédit privé qui alimente l’immobilier, la consommation et l’investissement des entreprises.
L’effet agrégé est une économie où l’activité privée est robuste mais adjacente à l’État, soutenue par la force gravitationnelle de la dépense publique plus que par une dynamique de marché indépendante.
Mesurer la dépendance
Quantifier précisément la dépendance à l’État est méthodologiquement difficile, mais plusieurs indicateurs sont parlants.
Corrélation entre PIB non pétrolier et dépense publique. La croissance du PIB non pétrolier saoudien est fortement corrélée aux dépenses d’investissement public. Les années d’expansion budgétaire, la croissance non pétrolière accélère. Les années d’austérité, elle ralentit. Cette corrélation suggère que le PIB non pétrolier répond davantage à une stimulation publique qu’à une croissance autonome.
Part des contrats publics. Une proportion significative des plus grandes entreprises privées saoudiennes tire la majorité de ses revenus de contrats publics ou quasi publics. Construction, conseil, services informatiques et santé dépendent en particulier fortement de la demande du secteur public.
Composition du secteur bancaire. Le crédit bancaire saoudien est largement orienté vers des projets liés à l’État, l’immobilier soutenu par les programmes publics de logement et des emprunteurs corporate servant la demande publique.
Décomposition sectorielle. Lorsque le PIB non pétrolier est décomposé par secteur, les principaux contributeurs, construction, services publics, immobilier, commerce de gros et de détail, sont tous fortement exposés à la dépense publique.
Où existe une activité privée véritable
Malgré cette dépendance, des poches de diversification privée authentique émergent.
E-commerce et services numériques. Le marché saoudien de l’e-commerce a fortement progressé, porté par des consommateurs jeunes et connectés qui dépensent des revenus privés dans le commerce en ligne, la livraison de repas et les services numériques. Des entreprises comme noon.com, Jahez et HungerStation répondent à une demande privée réelle.
Fintech. Les fintechs saoudiennes servent des besoins financiers des ménages et des entreprises qui existent indépendamment de la dépense publique. Plateformes de paiement numérique, assurance technologique et plateformes de prêt se développent sur la base de la demande de marché.
Restauration et alimentation. Le secteur saoudien de la restauration et des services alimentaires a fortement progressé avec la libéralisation sociale, en répondant à une demande domestique tirée par les modes de vie plutôt que par les contrats publics.
Startups technologiques. Un écosystème startup en croissance, soutenu par le capital-risque, les incubateurs et les bacs à sable réglementaires, crée des entreprises technologiques qui répondent à des besoins de marché privés.
Santé privée. Les prestataires privés de santé répondent à une demande portée par la croissance démographique, l’évolution des modes de vie et les soins financés par l’assurance ; cette demande est partiellement, mais pas entièrement, dépendante de l’État.
Ces secteurs représentent une diversification réelle, mais ils constituent encore une faible part du PIB non pétrolier total. L’enjeu est de les porter à une échelle où ils réduisent significativement la dépendance de l’économie à la dépense publique.
Le défi des PME
Les petites et moyennes entreprises devaient être le moteur de la diversification du secteur privé, avec un objectif de 35 % du PIB, contre environ 20 % au point de départ. Les progrès restent modestes, la contribution des PME atteignant environ 28 % en 2025.
Les obstacles structurels à la croissance des PME saoudiennes incluent plusieurs facteurs.
Dominance des grandes entreprises. L’économie saoudienne est dominée par de grands groupes, souvent liés à l’État, qui bénéficient de préférences dans les marchés publics, de relations réglementaires et d’un accès au capital que les PME ne peuvent pas égaler.
Poids de la saoudisation. Les quotas de nationalisation de l’emploi pèsent de façon disproportionnée sur les petites entreprises, qui n’ont ni la capacité administrative pour gérer des exigences de conformité complexes, ni la marge financière pour absorber aussi facilement que les grands groupes le coût supérieur de l’emploi saoudien.
Accès au capital. Malgré l’amélioration du crédit aux PME, l’accès au capital de croissance reste difficile pour les entrepreneurs saoudiens. Les critères bancaires favorisent les entreprises établies disposant de collatéral, tandis que le capital-risque, bien qu’en croissance, demeure concentré dans la technologie.
Concentration des marchés. Plusieurs secteurs clés, télécommunications, banque, commerce de détail, sont dominés par un petit nombre de grands acteurs, ce qui limite l’espace disponible pour l’entrée et la croissance des PME.
Comparaisons internationales
Le défi saoudien de développement du secteur privé peut être comparé à celui d’autres économies riches en ressources naturelles.
La Norvège a développé un secteur privé compétitif aux côtés de son industrie pétrolière, mais sur cinq décennies et à partir d’un point de départ très différent : des industries manufacturières, maritimes et halieutiques existaient avant le pétrole. Le secteur privé norvégien était déjà diversifié avant les hydrocarbures ; l’Arabie saoudite cherche à en créer un.
Les Émirats arabes unis ont développé un secteur privé dynamique, en particulier à Dubaï, mais une grande partie de celui-ci, immobilier, construction, hôtellerie, reste exposée aux cycles de demande pilotés par l’État, comme l’a montré la crise financière de 2008-2009.
Le Chili offre une comparaison plus pertinente : économie dépendante d’une ressource, le cuivre plutôt que le pétrole, il a réussi à se diversifier dans l’agriculture, le vin, le saumon et les services grâce à une politique délibérée sur plusieurs décennies. L’approche chilienne a combiné libéralisation commerciale, politique macroéconomique stable et soutien ciblé aux secteurs émergents.
À quoi ressemblerait une diversification réelle ?
Si l’Arabie saoudite parvient à une véritable diversification du secteur privé, son économie présenterait plusieurs caractéristiques :
- la croissance du PIB non pétrolier se découplerait des cycles de dépense publique
- une part significative des revenus du secteur privé proviendrait des consommateurs privés, des exportations internationales ou de transactions interentreprises privées plutôt que de contrats publics
- les PME représenteraient une part croissante de l’emploi et du PIB
- la diversification des exportations réduirait la domination du pétrole et de la pétrochimie dans la balance commerciale
- les taux de création et de survie des entreprises signaleraient un écosystème entrepreneurial dynamique
- le capital-risque et le private equity progresseraient relativement à l’investissement dirigé par l’État
Au regard de ces critères, l’Arabie saoudite a réalisé des progrès modestes mais insuffisants. La direction est correcte ; le rythme et la profondeur doivent s’accélérer.
Implications de politique économique
Accélérer le développement authentique du secteur privé suppose plusieurs inflexions de politique publique.
Réforme des marchés publics. Des achats publics favorisant activement les PME, imposant la sous-traitance à des entreprises locales et nivelant le terrain entre grands et petits acteurs créeraient de l’espace de marché pour les PME.
Simplification réglementaire. La poursuite de la réforme réglementaire doit porter non seulement sur la vitesse d’octroi des licences, mais aussi sur la réduction de la charge de conformité récurrente pour les petites entreprises, y compris des exigences de saoudisation calibrées selon la taille de l’entreprise.
Libéralisation commerciale. La réduction des barrières tarifaires et non tarifaires aux importations et aux exportations exposerait les entreprises saoudiennes à la concurrence internationale, stimulerait l’efficacité et créerait des opportunités d’exportation.
Développement des marchés de capitaux. L’élargissement de l’accès au capital pour les PME par des programmes de prêts garantis, de microfinance et de finance alternative traiterait une contrainte majeure à leur croissance.
Discipline de la dépense publique. Paradoxalement, le moyen le plus efficace de développer un secteur privé authentique pourrait être de contenir la croissance de la dépense publique, en forçant l’économie à générer sa propre demande plutôt qu’à dépendre de la stimulation budgétaire.
Conclusion
Le secteur privé saoudien croît, se diversifie et devient plus sophistiqué. Ce sont des acquis réels, qui reflètent un effort de politique publique et un développement institutionnel tangibles. Mais il demeure fondamentalement dépendant de la dépense publique, une dépendance qui affaiblit précisément la diversification que cette dépense cherche à produire.
Le test d’une diversification authentique n’est pas de savoir si le secteur privé croît lorsque l’État dépense, mais s’il peut croître lorsque l’État ne dépense pas. À cette aune, l’Arabie saoudite n’est pas encore diversifiée. Construire une économie capable de réussir ce test exige davantage que des réformes supplémentaires : il faut une autre nature de réforme, qui crée les conditions permettant à l’entreprise privée de prospérer selon sa propre logique plutôt que dans l’ombre de l’État.
Cette analyse repose sur les données publiques disponibles jusqu’en février 2026 et représente l’opinion analytique indépendante de The Vanderbilt Portfolio. Elle ne constitue pas un conseil en investissement.
